Forages pétroliers en Guyane : associations environnementales, des indispensables contre-pouvoirs

Un navire de forage de Total a commencé les travaux le 9 décembre 2018 et les a terminé le 27 février 2019. Crédit : Wikipédia.

Fin janvier, Total signe l’arrêt de son exploration au large de la Guyane. Sept associations n’ont cessé d’alerter quant à la dangerosité de ce projet. Comment se sont-elles imposées comme contre-pouvoirs ?

Un soulagement pour les associations de défense de l’environnement. Le 27 février 2019, Total annonce l’arrêt de l’exploration pétrolière, au large de la Guyane. La raison est purement technique : le potentiel pétrolier n’est pas confirmé. Sept associations environnementales n’ont pas arrêté de se battre contre un projet « destructeur de l’environnement » comme le qualifie Marine Calmet, juriste chez NatureRights. « Total n’a aucune gêne à détruire ce territoire et le rayer de la carte. C’est assez monstrueux ! » se révolte-t-elle. Un territoire de 83 856 km² recouvert à 96 % de forêts regorgeant d’espèces protégées. Les fonds marins guyanais, moins connus, sont tout aussi riches en biodiversité. Plusieurs espèces de tortues pondent sur les plages de la région d’outre-mer, des crustacés exceptionnels comme la langouste ou la cigale de mer se déplacent sur les fond marins, certains cétacés utilisent ces eaux comme nurserie. C’est cette biodiversité étonnante que les associations veulent protéger.

L’histoire des forages en Guyane n’est pas simple. Adrien Ortelli, chef de l’unité mines et carrières à la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement de la Guyane, détaille le processus . « Le permis n’a pas toujours été détenu par Total. Shell détenait le premier permis et a procédé à des forages », explique-t-il. A la fin de l’année 2017, le Ministère de la transition écologique et solidaire décide de prolonger de façon exceptionnelle le permis minier. En octobre 2018, la préfecture de Guyane autorise Total à démarrer cinq forages à la recherche de l’or noir. Pourtant, la loi dites « loi Hulot », promulguée le 30 septembre 2017, devait signer l’arrêt de la production de pétrole et de gaz en France en 2040. « Cette loi conserve un droit de suite », éclaircit Adrien Ortelli. En effet, Total avait déjà un permis de forage avant le vote de la loi hydrocarbures. La lecture du projet mentionne des chiffres vertigineux : « la zone du permis couvre une superficie d’environ 24 000 km² située à environ 170 km au large de Cayenne. » Le dernier forage était réalisé à 2000 mètres de profondeur et a creusé sur 4000 mètres. Les outils de forage se trouvaient donc à 6000 mètres de la surface terrestre !

Aucune consultation des Guyanais sur le projet

Le bateau de forages arrive sur place le 9 décembre 2018. Dès le lendemain sept associations déposent un recours au fond et un référé suspension devant le tribunal administratif de Cergy. Le caractère d’urgence, condition nécessaire à la procédure en référé, est lié au démarrage des forages. Les associations sont claires : « on demande un abandon des forages » déclare Marine Calmet. Le principal moyen soulevé est l’absence de débats publics sur les forages. Le 23 janvier 2019, le verdict est rendu. Guillaume Hannotin, avocat des associations, se soulève contre l’une des ordonnances qui rassemble les arguments de six associations. « C’est incompréhensible ! » proteste l’avocat. Selon lui, le premier problème concerne l’absence de saisine de la Commission nationale du débat public. « L’ancienne présidente Chantal Jouanno avait écrit une lettre dans laquelle elle estimait que la Commission devait être saisie de ce projet. Elle avait également twitté à ce sujet ». La seconde difficulté est en lien avec les réunions dans le cadre de l’enquête publique. « Elle s’est déroulée durant l’été donc très peu de personnes ont pu venir. Pour valider cette enquête publique, l’ordonnance explique qu’il y a eu quatre réunions publiques, ce n’est pas vrai ! Total a organisé ces réunions avant leur étude d’impact et c’était donc des réunions privées. Il y a eu seulement 40 personnes maximum » révèle Guillaume Hannotin. Manouchka Ponce, coordinatrice à l’association Guyane nature environnement, raconte l’ambiance qui régnait à ce moment là en Guyane : « beaucoup pensait que si le groupe pétrolier trouvait du pétrole alors les prix à la pompe à essence allaient baisser. C’est pour vous dire ».

Chantal Jouanno proteste contre l’absence de saisine Commission nationale du débat public dans le dossier des forages en Guyane. Crédit : le compte twitter de Chantal Jouanno

Un projet à hauts risques

Les associations étaient surtout très inquiètes à propos de l’impact environnemental. « Les modalités en cas de marée noire sont minimes » alerte Guillaume Hannotin. Greenpeace avait mené une expédition scientifique sur le projet de forage en Brésil, « très semblable à celui guyanais » explique Laura Monnier, juriste à Greenpeace. « Dans ce projet brésilien, l’association a déployé une campagne scientifique pour souligner la diversité de la zone et l’insuffisance de l’étude d’impact de Total. L’agence environnementale brésilienne avait d’ailleurs rejeté la demande de licence pétrolière de Total. » Elle raconte que cette campagne en mer avait permis de découvrir « la présence d’un récif mésophotique (récif corallien) dans la zone du permis de recherches d’hydrocarbures guyanais ». Cette découverte a même fait l’objet d’une publication scientifique. Les chercheurs y décrivent un écosystème rare. Total ne forait pas directement sur ces récifs mais une marée noire aurait tout de même affecté toute la faune et la flore vivant grâce à ces coraux.

« Si la justice pour l’instant n’a pas prononcé de décision reconnaissant les irrégularités du projet de Total, la loi Hulot a quand même permis de faire barrage au projet climaticide de l’entreprise » conclut Laura Monnier. Cependant le combat des associations continue. « Sous un autre gouvernement, la loi peut être annulée alors qu’une décision juridique s’inscrit plus dans la durée » énonce Laura Monnier. Une décision de justice, si elle fait jurisprudence, pourra inspirer de futures décisions.Marine Calmet confie qu’une action plus importante type « justice climatique » est envisagée. La bataille juridique des forages est très locale. Or, il serait envisageable de considérer la Guyane comme un exemple d’atteinte à l’environnement pour attaquer l’Etat sur ses inactions de façon plus générale, par exemple le non-respect de l’accord de Paris. Ces mots de “justice climatique” évoquent d’autres cas. L’Affaire du Siècle en France, l’Affaire “Urgenda” aux Pays-Bas, en Colombie avec l’ONG DeJusticia, aux Etat-Unis avec l’association “Our Children’s Trust” ont tous comme point commun d’être à l’initiative d’associations protectrices de l’environnement. Il est néanmoins encore difficile de connaître leur réel impact. Affaire à suivre…

Alicia Aloisi (@AliciaAloisi) et Alice Vitard (@vitardalice)

TechShop : Leroy Merlin rencontre la Silicon Valley

En 2016, Leroy Merlin a ouvert l’atelier participatif TechShop à Lille. Dans une surface de 2 400 m2, des machines professionnelles sont mises à disposition des abonnés et aident des start-up à émerger.

Une ampoule géante vous accueille au TechShop de Lille.

Avec son sol en béton brut et sa toiture en dents de scie, l’ancien lycée professionnel Jean-Monnet de Lille ressemble à n’importe quel bâtiment industriel. Pourtant, la ressemblance s’arrête là. La décoration est moderne et colorée : des fanions suspendus au plafond traversent l’espace d’accueil, une ampoule de trois mètres de haut faite de bois et de plastique transparent accroche le regard. Des baies vitrées délimitent la pièce. À travers, on aperçoit l’atelier textile et ses bobines de fils d’un côté, la salle de co-working et ses ordinateurs de l’autre. Un groupe de jeunes hommes discutent autour d’un schéma, assis dans des sofas. Bienvenue au TechShop de Lille !

Nicolas Kittel, jean et cheveux gris plaqués en arrière, présente avec bonhomie les lieux.  À 42 ans, il est responsable formation et éducation. « Vous êtes dans un atelier collaboratif de fabrication de 2 400 m2 qu’on appelle un makerspace, ou un fab lab XXL. Vous avez 120 à 150 machines qui vont vous servir à prototyper différents objets sur les thématiques du bois, du métal, de l’électronique, de l’impression 3D ou du textile. » Une machine de découpe de bois de plusieurs mètres de long, des imprimantes UV ou encore des fraiseuses numériques sont à disposition des quelque quatre cents abonnés.

Le royaume des start-up

« On vous forme, on vous accompagne, on vous aide et c’est vous qui allez faire. (…) C’est un lieu où l’on passe de l’idée à la matérialisation de son projet. » En partenariat avec l’Université catholique de Lille et EuraTechnologies, l’atelier revendique son appartenance au courant des « makers » et du « do it yourself ». L’esprit start-up de la Silicon Valley est assumé. Une fresque dessinée à la craie sur un mur noir retrace l’aventure TechShop à la façon d’une BD, depuis la création du concept aux États-Unis jusqu’à l’ouverture de l’atelier lillois. Les mots « success stories », « rêver » et « communauté » sont écrits en grand. Nicolas Kittel proclame en bon communiquant : « Ici, on est plus ingénieux qu’ingénieurs. » Pourtant, le TechShop n’a rien à voir avec le repair café de votre quartier. Les particuliers sont minoritaires et les abonnés sont surtout « des auto-entrepreneurs, des start-up, des étudiants et des artisans ».

Dix « dream consultants » sont présents tous les jours pour accompagner leurs projets. Diane Dekerle, 39 ans, cheveux courts et lunettes de protection à la main, est l’une des coachs de l’atelier bois. Entre deux gorgées de tisane, elle explique son métier. « Ça peut être sur une idée, accompagner sur les matériaux… En général on attend que les gens viennent nous chercher mais ça dépend du type de personne. » Spécialisée en menuiserie, elle peut tout aussi bien donner des conseils en textile. Nicolas Kittel le rappelle, les dream consultants doivent être polyvalents. Sur une petite table en bois installée à l’accueil – et probablement fabriquée localement, les vignettes des coachs sont relevées pour indiquer aux membres leur présence dans l’atelier.

Une filiale de Leroy Merlin

Au milieu des machines, les dream consultants sont reconnaissables par le logo bleu et rouge TechShop brodé sur leurs vestes noires. Juste sous ce logo se trouve aussi l’inscription « Ateliers Leroy Merlin ». « Effectivement, ce sont nos financeurs, admet Nicolas Kittel. Mais on est très loin des magasins Leroy Merlin. » Officiellement, TechShop est une filiale de l’entreprise de bricolage et semble alors bien loin de l’esprit originel de la culture makers, tournée vers l’open source et liée aux hackerspaces, des ateliers de fabrication pour hackeurs. TechShop ne porte d’ailleurs pas la mention officielle « fab lab » : pour cela il faut respecter la charte édictée par l’éminent MIT, à l’origine du concept. « La notion d’open source et de partage est quasiment obligatoire dans la charte. Ici, tu peux créer ton prototype de produit et garder ton idée pour toi si tu veux ensuite la breveter ou la commercialiser », défend Nicolas Kittel.

« Leroy Merlin a investi trois millions d’euros pour créer le TechShop de Lille (…) Mais le but ce n’est pas de gagner de l’argent, c’est d’essayer de ne pas en perdre », rassure Christophe Raillon. En jean et polaire Quechua, l’enthousiaste communicant a le discours bien léché des commerciaux en costume impeccable. Il admet que la marque bénéficie d’une bonne visibilité grâce à TechShop, tout comme Nicolas Kittel.  « C’est un projet d’innovation, de recherche et développement. (…) Ça intéresse Leroy Merlin de voir ce qu’il va ressortir de cet écosystème et ce qu’il va en ressortir, c’est le gros point d’interrogation. » Selon le discours officiel, l’atelier collaboratif vise à générer de l’activité et des créations plutôt qu’à faire des bénéfices.

Un incubateur de projets innovants

Repris plusieurs fois sur le montant des abonnements, Christophe Raillon explique qu’il est difficile de faire moins cher. Pour accéder aux machines en semaine de 9 à 16 heures, comptez tout de même 100 euros par mois. Une somme importante pour un particulier, mais qui convient tout à fait à Valentin Bernier, hipster de 27 ans à la longue barbe rousse. Il est l’un des deux fondateurs d’Artgile, une start-up lancée sur la plateforme de crowdfunding Kiss Kiss Bank Bank. Grâce aux imprimantes UV ou à sublimation de l’atelier, ils créent des prototypes pour de futures collections. Valentin court chercher quelques échantillons de son travail. Les créations d’artistes se retrouvent sur des vêtements, de la vaisselle ou même des briquets Zippo. « Ici on a toutes les machines à disposition. On peut contrôler la qualité, faire des tests sur différentes matières. (…) C’est intéressant sur le plan culturel et technique. » Pour accéder aux machines dont il a besoin, le jeune homme a suivi cinq formations de deux à quatre heures, facturées 24 euros de l’heure en plus de son abonnement.

TechShop permet à des projets très variés de voir le jour. Dans l’espace de co-working, Xavier Mélin est attablé à côté d’une jeune fille portant un étrange masque. Il travaille depuis cinq ans sur un projet de réalité virtuelle destiné aux maisons de retraites et aux hôpitaux : le projet Somnia, ou « rêve » en latin. « L’objectif c’est de complètement immerger le patient, qu’il sorte de l’hôpital. » Le discret quarantenaire veut créer une sorte d’ossature qui, en plus de l’aspect visuel, fasse ressentir au patient le vent, la chaleur et des odeurs. S’il a déjà réalisé un premier prototype fonctionnel, il s’agit maintenant d’en faire un second, plus esthétique. Un directeur d’Ehpad est déjà intéressé. Une future success story ?

Coline Buanic (@CBuanic)

La gratuité du don de sang à la française : un modèle à protéger

A chaque pénurie de produits sanguins, est remis en question le modèle français de gratuité du don de sang. Permettre aux points de collecte de rémunérer les donneurs serait-il nécessaire pour garder les stocks de sang à des niveaux convenables? Cette méthode a ses avantages mais aussi ses inconvénients.


Gratuit en France, le don du sang peut être rémunéré à une hauteur de 23€ en Allemage par exemple. Crédits : janeb13

En France, les dons du sang sont gratuits, anonymes, volontaires et ne permettent aucun profit (Loi Aujaleu 1952). Ce principe vise à exclure toute commercialisation du corps. Cependant, la gratuité du don est régulièrement remise en cause car les réserves de sang sont trop basses. L’établissement français du Sang travaille à flux tendu et ne parvient par à posséder une réserve 100 000 poches, nécessaire pour la prévention de pénurie (en juillet 2017, 80 000). Bien que le rapport Véran de 2013 confirme la volonté de rester fidèle au principe de gratuité, serait-il judicieux de changer ce système ?

Il est souvent souligné qu’en Allemagne, où les dons peuvent être rémunérés (jusqu’à une hauteur de 23€), un tiers des adultes donnent leur sang contre seulement 4% en France. En outre, la gratuité du don de sang coûte plus cher : une poche de plasma en France revient presque deux fois plus chère qu’en Allemagne. Les coupables de ces prix importants sont les coûteuses campagnes de sensibilisation et d’appel aux dons.

Une rémunération plus problématique qu’il n’y parait

Cependant, la rémunération pose des questions importantes. Tout d’abord, l’aspect sanitaire du don rémunéré. Si les dons étaient rémunérés, certains donneurs pourraient être tentés de mentir sur leurs antécédents médicaux, ce qui pourraient rendre leurs dons dangereux. Les personnes en état de dépendance aux drogues sont particulièrement fragiles à ce propos. En outre, les donneurs pourraient chercher à donner très régulièrement, au risque de mettre en danger leur santé et leur capital veineux. En outre, la rémunération peut sembler être une exploitation un peu honteuse des individus les plus fragiles. Une société presque dystopique où les plus pauvres servent de machines à sang pose de sérieux problèmes éthiques.

L’Organisation Mondiale de la Santé, notamment par le truchement de sa directrice jusqu’en 2017, Dr Margareth Chan, s’est prononcé en faveur de la gratuité du don, une manière d’approvisionner de manière sûre et éthique les hôpitaux. Il faudrait peut-être alors se tourner vers d’autres méthodes pour renflouer les banques de sang. Le maintien de grandes campagnes publicitaires, la possibilité des collectes mobiles en entreprises et l’ouverture du don aux mineurs de plus de 16 ans font partie des mesures envisagées. Le modèle français du don gratuit n’est peut-être pas en si mauvaise posture qu’il n’y paraît.

Nicolas Butor (@ButorNicolas), Robin Lemoine (@RobinLemoine) et Edoxie Allier (@AllierEdoxie)

Vers une égalité face au don du sang ?

Important pour une partie de la communauté LGBTQ+, le droit à donner son sang quelque soit son orientation sexuelle fait encore débat. 

Selon une étude PREVAGAY, en 2015 14,3% des 2646 hommes interrogés ayant eu des relations sexuelles avec des hommes  étaient atteints du VIH. (Crédits: geralt)

Le 11 octobre 2018, l’Assemblée nationale rejette le projet de loi socialiste qui prévoyait d’aligner les durées de contre-indications au don du sang des hétérosexuels et des hommes ayant eu un rapport avec un autre homme (HSH).

En principe, si une personne hétérosexuelle a des rapports sexuels avec plus de un partenaire, elle ne peut donner son sang avant 4 mois. Si un homme a eu un rapport sexuel avec un autre homme, cette période de contre-indications s’étend sur 12 mois. Les HSH ont été exclus de manière définitive du don de sang en 1983 et ne recouvreront ce droit qu’à partir de 2016, à condition qu’ils soient abstinents pendant 12 mois.

En juin 2018, une procédure est engagée devant la Cour européenne des droits de l’homme pour discrimination. Cette procédure fait suite à deux procédures lancées par Laurent Drelon. Cet homme s’est vu refusé à deux reprises l’accès au don du sang. Il s’estime discriminé eu égard aux conditions d’accès au don du sang des personnes hétérosexuelles.

La ministre de la Santé et des Solidarités, Agnès Buzyn, s’est néanmoins prononcée sur Twitter en faveur du retrait du critère des 12 mois pour les dons de sang des HSH en octobre 2018.

La ministre de la Santé et des Solidarités, Agnès Buzyn, tweet le 11 octobre en faveur du droit à donner son sang des HSH.

L’accès des HSH au don de sang est peut-être toujours problématique mais il est tout à fait envisageable de voir cet état de fait évoluer sur les prochaines années. Après tout, ils ne peuvent être donneurs que depuis 2016…  

Alice Vitard (@vitardalice), Edoxie Allier (@AllierEdoxie) et Julie Vénier (@VenierJulie)

Sang contaminé : les dessous d’un scandale sanitaire fondateur

Plus de 2 000 personnes devenues séropositives dont près de 300 contaminations évitables. L’affaire du sang contaminé a bouleversé
à la fois le journalisme scientifique et le rapport de la société à la santé publique. Petit retour sur ce grand scandale des années 80-90.

Le 25 avril 1991 éclate le scandale du sang contaminé. Sous la plume de Anne-Marie Casteret s’esquisse la culpabilité du Centre national de transfusion sanguine (CNTS).

Jusqu’au début des années 80, le journalisme médical est peu présent. Il s’agit surtout de relayer les grands progrès de la médecine et de la technologie. La première moitié du XXe siècle s’y prête bien : découverte de la pénicilline, premières transplantations cardiaques… Les transfusions sanguines sont aussi devenues moins risquées et très courantes.

À l’époque, le domaine de la transfusion sanguine est encore morcelé entre des dizaines de collecteurs. Un acteur principal se dégage : le Centre national de transfusion sanguine (CNTS), ancêtre de l’EFS. Dans le début des années 80, alors qu’on découvre le VIH et que le sida fait rage, la France n’applique pas encore les procédures essentielles à la sécurité transfusionnelle. Étaient problématiques en tout premier lieu les concentrés coagulants de plasma à destination des personnes hémophiles. Ces dérivés du plasma pouvaient provenir de la concentration de 1 000 à 5 000 dons différents, multipliant par autant le risque de transmission du virus. Un traitement chauffant existe déjà pour inactiver le VIH, mais la France tarde à l’imposer.

Des contaminations évitables

Pourquoi ce retard ? Les autorités de santé invoquent un manque de consensus scientifique sur la méthode. On sait surtout aujourd’hui que
les lots de concentrés non chauffés constituaient un stock d’une valeur de
5 millions d’euros. Ils seront entièrement écoulés… malgré la pleine connaissance de leur dangerosité. Le CNTS estime dans un rapport confidentiel daté du 29 mai 1985 que 100 % de ces lots étaient probablement contaminés.

Autre affaire dans l’affaire : les autorités de santé publique retardent sciemment la mise en place du dépistage du VIH pour favoriser un test français face à la concurrence américaine. Les pratiques de transfusion sanguine évoluent rapidement à partir d’août 1985. Le dépistage devient systématique et les concentrés coagulants non chauffés sont déremboursés à partir d’octobre 1985, mettant fin de facto à leur utilisation. On estime que 297 contaminations sont imputables aux mises en places tardives du dépistage et du chauffage, 297 contaminations évitables.

Du scandale sanitaire au scandale politique

Le scandale éclate seulement six ans plus tard, le 25 avril 1991, grâce à la journaliste Anne-Marie Casteret. Dans l’Évènement du Jeudi, elle révèle l’existence du rapport sur les lots non chauffés et incrimine le CNTS. De hauts responsables de santé publique sont alors condamnés en 1993 pour tromperie et non-assistance à personne en danger. Michel Garreta, directeur du CNTS à l’époque, écope de la plus lourde peine : quatre ans de prison. En 1999, c’est au tour des responsables politiques d’être jugés, dont l’ex-premier ministre Laurent Fabius. Aucun ne subira de peine.

La révélation du scandale a permis avant tout une réforme du système de santé, par la création de nombreux organismes nationaux de contrôle. L’Agence française du sang a par exemple été créée en 1993, devenue par la suite l’EFS. L’affaire marque aussi une rupture, celle de la confiance absolue des citoyens envers les autorités de santé publique. Depuis, des scandales sanitaires font régulièrement l’actualité, parfois même à la une, comme le prouve récemment les Implants files. Le journalisme scientifique ne se contente plus d’être le relai des avancées médicales, c’est aujourd’hui un véritable acteur de la santé publique.

Pour aller plus loin : « L’affaire du Sang contaminé : un crime de sang » sur France Inter.

Coline Buanic (@CBuanic), Pierre Berteloot (@BertelootPierre) et Edoxie Allier (@AllierEdoxie)

ABO : l’importance des groupes sanguins

Selon l’Etablissement Français du Sang, les Français seraient majoritairement du groupe sanguin A+ suivi de O+.

Il existe des dizaines de système de groupes sanguins : rhésus, Kell, HLA. Mais le plus célèbre reste le système ABO. Cette distinction entre les différents groupes sanguins vient de la présence de marqueurs appelés des antigènes. Il en existe de deux types : le type A et le type B. Ces antigènes vont être reconnus par des anticorps spécifiques. Un individu du groupe sanguin A possède des anticorps anti-B et un individu du groupe sanguin B possède des anticorps anti-A. Le groupe sanguin O ne possède aucun antigène, aucun marqueur sur ses globules rouges. Le sang d’un individu O contient des anticorps anti-A et anti-B. Si un anticorps repère un antigène qui n’est pas du bon groupe sanguin, ils s’agglutinent et provoquent la destruction des cellules. Ça peut être très grave, entraînant le rejet de la transfusion, voire le décès du transfusé.

Type sanguin (antigène)AB0AB
Anticorpsanti-Banti-Aanti-A et anti-Baucun

Il est donc crucial de pouvoir transfuser des globules rouges qui correspondent aux personnes transfusées. Le groupe sanguin O ne possède aucun antigène, aucune substance sur ses globules rouges. Il ne peut donc être reconnus ni par les anticorps anti-A ni par les anticorps anti-B, c’est pour cela qu’on parle de donneur universel. Le sang de type O est transfusé aux patients lorsque la transfusion est tellement urgente que le temps manque pour tester le groupe sanguin du patient et aux bébés. Il est ainsi très demandé et presque toujours en pénurie.

Un des moyens envisagé à l’heure actuelle serait de transformer tous les types sanguins en type 0. Ce que les scientifiques imaginent c’est de pouvoir, grâce à des ciseaux moléculaires, les enzymes, ils puissent venir couper les antigènes. Cela transformerait les groupes sanguins A, B ou AB en O, résolvant ainsi les problèmes de différences des stocks.  

Alicia Aloisi (@AliciaAloisi) et Edoxie Allier (@AllierEdoxie)

Le don du sang : de la poche aux patients

Selon l’Etablissement Français du Sang (EFS), près de 2,8 millions de dons de produits sanguins auraient eu lieu en France en 2016. 2,5 millions de ces dons sont de sang total, 330 000 de plasma et 12 000 de plaquettes. Retour sur le voyage du sang: du donneur au receveur.

Le sang est un liquide corporel constitué de différents éléments. Le plasma, un mélange d’eau et de protéines qui servent notamment à la coagulation, représente 55% du volume sanguin. Les globules rouges, bien connus pour leur rôle de transport de l’oxygène, forment eux 44% de ce volume. Les 1% restants sont les plaquettes, responsables de la coagulation, et les globules blancs, qui préviennent les infections.

Voyage d’une poche

Une fois le don effectué, la poche de sang part en centre de traitement. Là-bas, les différents éléments sanguins sont séparés par centrifugation. Le principe de la centrifugation est simple : il s’agit de faire tourner très rapidement un liquide. Les éléments les plus lourds vont être amenés le plus loin, tandis que ceux léger restent plus proche du centre. Ainsi en prélevant les substances selon leur poids, on recueille du plasma, des plaquettes et des globules rouges. Lors d’un don de plasma ou de plaquettes, cette centrifugation a lieu en maison du don sur les machines puis une partie des substances sanguines sont réinjectées au donneur (lors d’un don de plasma sont réinjecté les globules rouges et les plaquettes par exemple). En fin de compte, on obtient séparément des poches de plasma, globules rouges et plaquettes.

Conserver les produits

Une fois cette séparation faite, les globules blancs doivent être retirés du sang car ils risquent de transmettre des maladies ou de provoquer des chocs. On appelle cela la déleucocytation. Le plasma est congelé entre -25°C et -35°C durant 1 an, les globules rouges sont conservés entre 2°C et 5°C pendant 42 jours. Les plaquettes ne supportent pas le froid, elles sont donc traitées aux UVB avec un produit chimique. Cette étape permet d’empêcher la prolifération des pathogènes. Elles ne se conservent que 5 jours.

Parallèlement, des tubes qui ont été prélevés au donneur sont analysés. On analyse la présence de virus, de bactéries ou de virus. On analyse également la sérologie du donneur, son taux de fer, de plaquettes… est testé aussi systématiquement le groupe sanguin du donneur.

Pour qui?

Les poches de plasma seront transfusées à des patients souffrants de troubles de la coagulation, de déficits immunitaires ou serviront à fabriquer des médicaments. Les poches de plaquettes seront transfusées à des personnes atteintes de leucémies, de maladies de la moelle osseuse, d’infections ou qui suivent des radio- ou des chimiothérapies. Les globules rouges, eux, seront utilisés pour soigner les anémies (manque de fer dans le sang, celui-ci sert à transporter l’oxygène), les ischémies (lorsqu’un tissu n’est plus oxygéné) ou encore les chocs hémorragiques.

Edoxie Allier (@AllierEdoxie), Alicia Aloisi (@AliciaAloisi)

Ionos : innovations de communication entre biologie et technologie

Le projet Ionos bénéficie d’un financement de l’ERC pour développer une interface entre le vivant et la machine. Les applications sont nombreuses : implants bioniques, intelligence artificielle et traitement des maladies dégénératives.

« Le projet Ionos, c’est comment utiliser les technologies pour aider à comprendre le cerveau et comment utiliser le cerveau pour développer des technologies », déclare Fabien Alibart, porteur du projet. © Activedia

« Ça fait extrêmement plaisir. C’est la reconnaissance du travail de Fabien »,s’exclame Sophie Halliez, collaboratrice au projet Ionos. Fabien Alibart est lauréat de la bourse ERC d’une valeur de près de 2millions d’euros. Le projet développe une interface de communication entre le vivant et l’électronique. « Le but d’Ionos est de construire et cultiver un mini-cerveau en laboratoire et d’étudier son fonctionnement »,résume-t-elle.

N’allez pas croire que ce mini-cerveau est un encéphale gros comme une noix,cultivé en labo. Il prend la forme d’une puce électronique. Elle est recouverte d’une substance organique pour dialoguer avec les cellules du système nerveux comme les neurones. La puce traduirait le langage biologique en langage informatique. « Le challenge de la communication est de traduire et d’exploiter l’information neuronale »,souligne Fabien Alibart. Le projet présente deux approches :bionique et neuromorphique. La première étudie le fonctionnement du cerveau. La seconde se base sur les réseaux neuronaux pour innover en matière de technologies. Autrement dit : utiliser le cerveau pour aider la technologie et inversement.

Prothèses connectées, implants visuels et auditifs, stimulateurs cérébraux. Plusieurs applications médicales découleraient du projet Ionos. « On s’intéresse à des systèmes intelligents autonomes qui peuvent être intégrés facilement, explique Fabien Alibart. On a de vraies contraintes techniques pour avoir des systèmes compacts, de basse énergie et portables. » Les dispositifs pour les personnes aveugles transmettent les signaux de la caméra au nerf optique par le biais d’un ordinateur portatif. La vision de l’œil bionique n’est pas au point. L’image très pixélisée permet seulement de détecter les variations lumineuses. L’aide visuelle nécessite aussi des procédures invasives pour installer l’implant sous le crâne. « Actuellement les bénéfices sont réels mais limités, d’où l’urgence de développer ces nouvelles technologies », souligne Sophie Halliez.

Le machine learning

Le projet Ionos se répercute aussi dans le domaine de l’intelligence artificielle. « Les systèmes informatiques ne s’adaptent pas comme les réseaux neuronaux », insiste Fabien Alibart. Les réseaux neuronaux sont plastiques. Ils établissent des nouvelles connexions en fonction des signaux reçus. L’idée est de construire des algorithmes de machine learning qui s’inspirent du fonctionnement du cerveau. Les « neurones informatiques » de l’algorithme reçoivent et mémorisent des données qui servent de base d’apprentissage. Toutes les nouvelles informations sont traitées par le réseau et génèrent des connexions supplémentaires. L’équipe cherche à apprendre au réseau neuronal à reconnaître une image. « Le système regarde des images et apprend à les classer selon des catégories », explique-t-il. La médecine utilise ce type d’apprentissage pour faciliter les diagnostics. L’ordinateur synthétise plusieurs images de cancers. La machine peut alors détecter des tumeurs au niveau du pixel, invisibles pour les praticiens.

Les maladies neurodégénératives

Les retombées d’Ionos dépassent l’univers informatique. Pour Sophie Halliez, « mieux communiquer avec le vivant permettra de mieux comprendre les maladies neurodégénératives, comme Alzheimer et Parkinson ». La maladie d’Alzheimer résulte de l’accumulation d’une protéine cellulaire anormale. Cela provoque la dégénérescence des neurones et donc des lésions cérébrales. Les premières lésions apparaissent dans une zone dédiée à la mémoire. Elles se propagent ensuite aux autres régions du cerveau via des connexions neuronales. « Ce qui m’intéresse, c’est d’arriver à modéliser des réseaux neuronaux complexes pour ensuite reproduire ce qui se passe dans la pathologie », expose-t-elle. Pour cela, elle cultive des neurones sur une puce électronique et enregistre leur activité. « Comprendre les mécanismes de transmission de ces dysfonctionnements permettrait de rétablir les connexions neuronales », s’enthousiasme Sophie Halliez. Ses espoirs : modéliser ce qui se passe dans le cerveau des patients pour tenter de corriger les pathologies.

Marie Terol, Julie Vénier (@VenierJulie) et Audrey-Maude Vézina (@audreym_vezina)

Vers un dialogue Homme-machine ?

Ionos, l’ambitieux projet mené par Fabien Alibart, veut faire converser deux irréconciliables : le vivant et la technique. Quels outils pour médier ce dialogue ?

Nos neurones nous permettent de communiquer ensemble.
Demain avec un ordinateur ? 
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 De nombreuses situations cocasses reposent sur d’innombrables incompréhensions.La communication est déjà si compliquée lorsqu’on parle la mêmelangue… alors que dire de deux systèmes complètement étrangers.Et quels mondes plus différents que ceux de la silice et du carbone,de la machine et de la nature ? C’est ce défi que propose de relever Fabien Alibart, chercheur à l’Institut d’Electronique, de Microélectronique et de Nanotechnologie (IEMN) de Lille. Soutenu par l’Europe via la bourse ERC (European Research Council), son projet Ionos explorera pendant 5 ans les possibilités de faire dialoguer le vivant et la technique, ainsi que leurs implications thérapeutiques.

Des dialectes

Leurs langages sont différents mais pas diamétralement opposés. Chez les machines, la communication s’effectue par des mouvements d’électrons dans des matériaux métalliques. Un électron est une particule chargée électriquement qui « saute » d’un atome à l’autre ; c’est ce qui crée le courant.

Mais chez les animaux, « les neurones obéissent à des flux ioniques », explique Sébastien Pecqueur, chercheur à l’IEMN. Les informations sont transmises de neurones en neurones par des déplacements d’ions (des molécules chargées) le long des axones, les « bras » des neurones . Ces mouvements entre l’extérieur et l’intérieur des cellules neurales permettent la propagation du message.

Il s’agit donc, dans les deux cas, d’un message électrique ; et malgré leurs différences, les ions et les électrons peuvent effectivement communiquer. Ils réagissent à la présence les uns des autres. Il serait donc possible de passer d’un système à l’autre, pour peu que les particules soient mises dans les bonnes conditions.

Des capteurs à la pointe

Les capteurs OECT (transistors électro-chimiques organiques), développés à l’IEMN, sont une des solutions envisagées. « Ces dispositifs sont sensibles à la fois aux signaux électroniques et aux ions »poursuit Sébastien Pecqueur. Pour les fabriquer : « on baigne deux électrodes dans une solution qui contient des monomères », des petites molécules. En envoyant un flux d’électrons dans ces électrodes, les monomères s’agrègent en une molécule plus grande : un polymère. Cette molécule relie les deux électrodes. Le capteur est prêt.

Le capteur ainsi formé est sensible à deux paramètres : d’une part le potentiel électrique qui passe par les électrodes et d’autre part la concentration en ions de l’environnement local. « La stratégie du projet Ionos ? Utiliser la sensibilité des OECT aux ions pour traduire ce qui se passe dans les neurones » s’enthousiasme le post-doctorant ! La machine peut donc lire les informations du neurone.

Une communication bi-directionnelle

Différents appareillages pourraient permettre de détecter directement auprès des neurones leurs neuro-transmetteurs. Un neuro-transmetteur est une molécule qui transmet l’information d’un neurone à un autre au niveau des synapses. Par exemple, la dopamine est impliquée dans la sensation de récompense. « On peut venir capturer la dopamine en fonction de la charge électrique qu’elle porte. On peut aussi jouer sur l’affinité qu’elle peut avoir pour d’autres molécules  pour la détecter», explique Yannick Coffinier, chercheur à l’IEMN.

Mais l’innovation va plus loin. La technologie pourrait aussi fonctionner dans l’autre sens, c’est-à-dire transmettre des informations aux neurones ! Une des méthodes en voie de développement par le projet Ionos repose sur les pompes ioniques. Yannick Coffinier décrit : « Ce sont des systèmes qui peuvent libérer des ions. Ils interfacent avec des neurones biologiques et entraînent la libération de neuro-transmetteurs. » Cette technologie ouvre une myriade d’applications médicales.

Grâce à Ionos, le vivant pourra donc parler à la machine – et vice et versa. Reste à savoir ce qu’ils auront à se dire.

Edoxie Allier (@AllierEdoxie) & Nicolas Butor (@ButorNicolas)

Lancement de l’aventure Ionos, à l’interface entre l’électronique et le biologique

Le gratin académique et politique des Hauts-de-France s’est réunis le 8 novembre 2018 pour fêter le financement par l’ERC du projet Ionos. Reportage. 

Le soleil est de la partie pour le lancement du projet Ionos à l’IEMN.
Copyright : Edoxie Allier

Le soleil brille sur l’innovation scientifique à Lille. Le 8 novembre 2018, des chercheurs de l’Institut d’électronique, de micro-électronique et de nanothechnologie (IEMN), appartenant au CNRS, donnent le top départ du projet Ionos. Celui-ci vise à créer des interfaces pour faire communiquer le biologique avec l’électronique. Mais comment? Entre les coupes de champagne, Fabien Alibart, porteur du projet, nous l’explique : « Dans le vivant, ce sont les ions qui portent les informations. Dans les technologies, ce sont les électrons. Le projet Ionos a pour objectif de les faire communiquer. » Et si les bulles sont de sortie, c’est parce qu’on fête le financement de 1,9 million d’euros de la part du Conseil européen de la recherche (ERC), raison de la célébration au sein de ce bâtiment à l’allure futuriste.

Des neurones artificiels pour mieux comprendre les neurones cérébraux

Selon le jeunescientifique à la carrure de catcheur, l’inspiration de Ionos est à chercher… dans le cerveau humain : « On a voulu créer des neurones artificiels basées sur les neurones biologiques, grâce à l’intelligence artificielle. » Mais recréer un neurone ne suffit pas. Sophie Halliez, chercheuse à l’Inserm qui participe au projet comme aux festivités d’inauguration, nous précise que « sur un même neurone,il peut y avoir plus de 100.000 zones de transmission d’informations. Un neurone ne fonctionne jamais seul », insiste-t-elle. Donc, l’objectif est de crée rdes réseaux neuronaux in vitro, imitant les réseaux in vivo, qui puissent nous aider à mieux comprendre le fonctionnement de nos réseaux neuraux. 

Cette connaissance du fonctionnement cérébral pourrait ensuite nous aider à mieux comprendre les maladies neurogénératives. Devant le gratin de l’académie lilloise, dans l’amphithéâtre principal de l’IEMN, Sophie Halliez explique : « On pourra différencier les conséquences d’un vieillissement pathologique et d’un vieillissement normal, pour identifier les dysfonctionnements le plus tôt possible et arrêter l’avancement de la maladie. » Et ainsi, identifier les mécanismes pathologiques et identifier des marqueurs biologiques présents dès les premières phases de ces pathologies. 

De l’électronique pour communiquer avec le biologique

En plus d’imiter le vivant, ces technologies pourront aussi lui parler. Pendant que les verres dansent et que les petits fours disparaissent, Fabien Alibart prend un moment pour nous dévoiler que « l’ambition est de développer une électronique permettant de communiquer efficacement avec les systèmes de neurones ». Ce qui pourrait avoir un énorme potentiel thérapeutique. Selon Sophie Halliez, ces systèmes permettraient de stimuler le cerveau pour empêcher la propagation des maladies telles qu’Alzheimer ou Parkinson : « Chez les malades de Parkinson, on a montré que les stimulations cérébrales ont une véritable efficacité de traitement, permettant une amélioration du contrôle des mouvements. Elle ajoute que pour les patients d’Alzheimer, ces types de stimulation restaurent partiellement la mémoire. »

D’autres usages potentiels de ces technologies sont les prothèses. « Mieux interfacer avec le vivant permettra de développer des prothèses plus performantes et intelligentes, capables d’interagir avec les circuits dysfonctionnels pour revenir à une activité normale », s’enthousiasme Mme Halliez. Ainsi, l’on pourrait créer des prothèses bi-directionnelles qui peuvent recevoir des ordres du cerveau mais aussi lui renvoyer des informations sensorielles. Et permettre ainsi de retrouver le sens du toucher, ou de la vue. C’est le cas des implants rétiniens proposés pour les patients souffrant de dégénérations de la rétine. Selon M. Alibart : « Mieux comprendre le cerveau grâce aux nouvelles technologies permettrait d’atténuer, grâce à un système de caméra externe, les difficultés des personnes aveugles. » Des caméras qui enverraient des informations au cerveau pour contourner des yeux défaillants. 

Des partenaires pour porter le projet

Maintenant, place aux officiels. Des discours bien rodés s’enchaînent sur la scène de l’IEMN. Les interventions sont expédiées en quelques minutes, égrainant «fierté », « projet innovant », « ambition », « mobilisation », etc. Une certaine redondance dans les interventions mais une formalité obligatoire pour chaque partenaire, envieux de montrer leur propre engagement. « La région est très fière de voir que c’est sur notre territoire que vous avez débuté vos travaux », affirme avec satisfaction Irène Peucelle, conseillère générale des Hauts-de-France.

Ils expriment, chacun leur tour, l’honneur de voir éclore le projet de Fabien Alibart dans la région et l’importance des contributions de leurs institutions respectives à celui-ci. « L’IEMN est fier de proposer un environnement exceptionnel pour permettre aux chercheurs de pousser les frontières de la connaissance » déclare Lionel Buchaillot, directeur de l’IEMN qui accueillera le projet Ionos dans ses locaux. D’autres dégainent la métaphore pour montrer l’importance des partenaires : « Ils sont comme des fées autour d’un bien beau bébé prêt à grandir », image avec un trait d’humour le souriant Jean-Christophe Camart, président de l’Université de Lille.

Un financement pour se développer

Pour développer un projet, il est en effet nécessaire d’avoir à disposition des locaux, d’être encouragé par le monde de la recherche et universitaire. Et surtout de percevoir des aides financières. D’ailleurs qui finance le projet Ionos, et à quel montant ? Si on ne s’en réfère qu’au dossier de presse distribué en début de conférence, le budget total n’est composé que de la bourse ERC de 1.898.520 euros venu récompenser Fabien Alibart. Le budget est divisé en trois pôles : 16 % pour les frais de gestion, 21 % pour l’équipement, diffusion et environnement du chercheur, et 63 % pour les Ressources Humaines qui « permettra d’engager des personnes en CDD » nous explique Fabien Alibart.

La recherche ne génère que très peu de profit, voir pas du tout,alors on s’inquiète. Comment tenir pendant 5 ans avec ce budget qui semble un peu léger ? Mais Lionel Buchaillot, d’un ton rassurant, nous explique : « Le laboratoire IEMN reçoit chaque année 2 millions d’euros de subventions venant de l’État qui profitent indirectement au projet. De plus on reçoit des fonds de la Région, du Conseil Général, de la MEL et même de l’Europe via le Feder (le Fonds européen de développement régional). » Pas de quoi se faire du soucis du coup. « Nous recevons en plus une contribution de un million d’euros du CNRS chaque année », ajoute-t-il.

Ionos ne demande qu’à se développer. Objectif à long terme : produire ces dispositifs à grande échelle pour permettre à toutes les personnes qui nécessitent cette technologie d’y avoir accès. Peut-être que, grâce à Ionos, ce beau soleil d’automne brillera un jour pour ces patients.

NicolasGutierrez (@n6g6c) et Robin Lemoine (@RobinLemoine)