L’huile de palme enflamme le débat autour de la protection des orangs-outans à Bornéo

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Une étude menée par le gouvernement indonésien, parue en octobre dernier, montre une augmentation des populations d’orangs-outans. Une conclusion qui a fait réagir des chercheurs spécialistes de la question, qui affirment le contraire. Retour sur une bataille des chiffres entre deux acteurs aux intérêts différents.

Le nombre d’orang-outans à Bornéo est-il en pleine croissance,
ou plutôt en chute libre ? À croire le gouvernement Indonésien, la
population de ces primates se porte mieux que jamais, avec une
augmentation spectaculaire ces dernières années (10 % en deux
ans et 100 % en quelques zones). Cela, grâce à leurs programmes de protection de l’environnement et des espèces en danger. Mais une étude internationale publiée par Current Biology montre qu’au contraire, une diminution dramatique du nombre d’orangs-outans a eu lieu (-100.000 en 16 ans), à cause de l’activité humaine, notamment la déforestation pour la production d’huile de palme.

Alors qui a raison ? Erik Meijaard, chercheur de l’université de
Queensland en Australie et co-auteur de l’étude publiée en mars
dans le journal Current Biologie, dénonce les chiffres avancées
par le gouvernement Indonésien dans un article paru en
novembre dans le même journal
: « Il est biologiquement
impossible que la population d’orangs-outans ait doublé en une
année. »
Selon lui, le problème est dû à la méthodologie utilisée
par l’étude gouvernementale. Il indique que l’étude compte le
nombre d’orangs-outans en 9 sites représentant moins de 5 % du
total des zones habitées par cette espèce, notamment des zones
protégées. Ces erreurs fausseraient ainsi l’estimation finale.

Des chercheurs en désaccord

En revanche, l’étude internationale repose sur une
méthodologie plus complète, selon Serge Wich, professeur de la
Liverpool John Moores University et co-auteur de l’article : « Notre          étude se base sur 16 années de données, qui prennent en
compte le nombre d’orangs-outans et aussi la diminution de leur
habitats naturels.
Il nous précise, avec ces données nous avons
mis en place des modèles pour calculer le nombre actuel
d’individus. »
Ces modèles arrivent à une conclusion dantesque :
100 000 orangs-outans seraient morts entre 1999 et 2015.
Cependant, tout le monde n’est pas d’accord sur ce résultat, y
compris Ashley Leiman, co-auteur de l’article : « Sur le terrain, il
n’y a pas d’évidence pour affirmer une perte de cette magnitude,
ce n’est tout simplement pas vrai »
. Pour cette chercheuse de
l’Orangutan Foundation à Londres, les chiffres avancés par
l’étude indonésienne sont plus crédibles. « Je regrette avoir été
incluse dans ce papier car j’ai beaucoup de questions sur la
méthodologie utilisée par Maria Voigt
[première auteur de l’article
de Current Biologie] », nous avoue-t-elle.

Alors, comment s’explique un tel désaccord, même au sein des
participants de cette étude ? Pour Serge Wich, cela est dû à la
difficulté de calculer une population d’espèces de basse densité,
comme le sont les orangs-outans : « Tout est basé sur des
estimations, donc il est très difficile de savoir qui a raison. Il y a
une marge d’erreur importante. »
Et s’il est difficile d’estimer la population actuelle de ce primate, cela devient presque impossible quand on veut estimer des populations dans le passé. « Nous ne pouvons pas connaître le nombre d’orang-outans il y a deux ans. Il est alors difficile d’affirmer qu’il y a eu une augmentation significative, comme le suggère l’étude du gouvernement indonésien », conclut-il. Mais si cela est vrai pour l’étude officielle, peut-être
que l’étude internationale est aussi biaisée et que la chute de population de cette espèce n’est pas si spectaculaire qu’ils le présentent.

Des intérêts pas si différents

Ainsi, une bataille des chiffres s’est mise en place entre un gouvernement soucieux de répondre à des devoirs politiques et un institut de recherche voulant démontrer la gravité de la situation. Un débat qui se joue sur le sujet de l’huile de palme. Les deux parties défendent leurs intérêts. Le gouvernement tente de prouver ses bonnes pratiques en termes de politiques environnementales. « Bien sûr que leur objectif est de montrer une évolution dans la conception qu’ils ont du problème », explique Serge Wish. Et un institut qui cherche à faire réagir pour avoir une portée internationale et pour inciter le gouvernement à bouger plus rapidement ses politiques publiques.

Cependant, pour Serge Wish et Ashley Leiman, il ne faut pas
perdre de temps avec ce combat des chiffres qui ne mènerait à
rien. Les problèmes de déforestations sont réels et il faut agir
maintenant. « Le gouvernement fait des efforts pour réduire
l’impact de la production d’huile de palme sur les orangs-outans,
insiste Serge Wish. Il faut continuer et mettre en plus une
pression sur les industriels pour que tout le monde puisse aller
dans le bon sens. »
Malgré la pression internationale, ces
changements dans les habitudes de ce pays prendront du
temps. « Mais ce sont les seuls possibilités pour préserver ce
pays et sa biodiversité »,
conclut Serge Wish.

Cliquez ici pour en savoir plus sur les causes de l’extinction des orangs-outans.

Nicolas Gutierrez (@n6g6c) et Robin Lemoine (@robinlemoine)

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