Nanotechnologies : un débat brûlant entre progrès et éthique

Alors que le projet Ionos est lancé, le 8 novembre 2018, au centre de l’Institut d’électronique de microélectronique et de nanotechnologie de Lille, nous avons interrogé le généticien Patrick Gaudray sur les questions d’éthique qu’implique cette discipline scientifique aux confins de l’infiniment petit.

Des nanotubes de carbone. Crédit photo : Cintersimone

Le projet Ionos porté par Fabien Alibart et primé par le Conseil européen de la recherche s’inscrit dans le champ des nanotechnologies. Or cette discipline scientifique pose de nombreuses questions en termes d’éthique. A l’occasion du lancement officiel de Ionos, le 8 novembre 2018 à l’Institut d’électronique de microélectronique et de nanotechnologie (IEMN), nous avons recueilli l’avis du généticien Patrick Gaudray, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et ancien membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), sur un sujet plus que jamais d’actualité.

Presse Pipette : Quelle définition donneriez-vous aux nanotechnologiques ?

Patrick Gaudray : La définition actuelle des nanotechnologies pose un problème fondamental. Il faudrait plutôt parler de nanosciences. Ce problème épistémologique a été soulevé dans un avis rendu par le Comité consultatif national d’éthique en 2014. En parlant de nanotechnologies, on fait sortir la science du débat. Or, la technologie doit être sous la coupole de la science afin que cette dernière impose son cadre méthodologique. A défaut, il est dangereux que la technologie s’échappe et vive pour et par elle-même. Ce n’est pas parce que l’on peut techniquement créer quelque chose que l’on doit le faire. Par ailleurs, les nanotechnologies devraient répondre à une définition fonctionnelle plutôt qu’à une définition sur son aspect physique c’est-à-dire le nanomètre (un milliardième de mètre, NDLR). Deux objets nano peuvent être très différents. En résumé, il est indispensable à l’heure actuelle de réinjecter de la méthode et de la rigueur scientifique dans ce champ d’étude.

“Ce n’est pas parce que l’on peut techniquement créer quelque chose que l’on doit le faire”

Quels débats éthiques soulèvent l’application des nanotechnologies ?

Le premier est lié au manque cruel d’études d’impacts sur l’environnement des nanoparticules : on ne connaît pas aujourd’hui le nombre de nanoparticules rejeté dans la nature. De plus, le cadre juridique des nanoparticules est très flou. L’Union européenne se penche actuellement sur une adaptation de la directive “Registration, Evaluation, Authorization and restriction of  Chemicals” (REACH). Une réécriture est nécessaire car l’échelle du nanomètre n’est pas adaptée aux textes antérieurs.

Comment faire participer le public à ces décisions ?

Il est indispensable de faire intervenir le public dans le débat concernant les nanotechnologies. C’est l’objet de la nanoéthique, malheureusement peu présente en France. Cette question concerne les générations actuelles ainsi que les générations futures. Par exemple, est-ce que l’homme a vraiment besoin de ces nanotechnologies ? Quels sont les dangers immédiats et sur le long terme ? Seulement, aujourd’hui, il est devenu impossible d’avoir un débat apaisé. Il y a de nombreux lobbies anti-nanotechnologies qui vampirisent le débat. Prenons l’exemple des tables rondes organisées nationalement en 2012 ; soit elles n’ont tout simplement pas pu se tenir, soit elles ont été animées à huis clos. Ajoutons à cette difficulté le poids du monde de la finance – car les nanotechnologies impliquent des investissements considérables – qui empêche l’avènement d’une vraie réflexion interdisciplinaire.

Alice Vitard (@vitardalice)

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