TechShop : Leroy Merlin rencontre la Silicon Valley

En 2016, Leroy Merlin a ouvert l’atelier participatif TechShop à Lille. Dans une surface de 2 400 m2, des machines professionnelles sont mises à disposition des abonnés et aident des start-up à émerger.

Une ampoule géante vous accueille au TechShop de Lille.

Avec son sol en béton brut et sa toiture en dents de scie, l’ancien lycée professionnel Jean-Monnet de Lille ressemble à n’importe quel bâtiment industriel. Pourtant, la ressemblance s’arrête là. La décoration est moderne et colorée : des fanions suspendus au plafond traversent l’espace d’accueil, une ampoule de trois mètres de haut faite de bois et de plastique transparent accroche le regard. Des baies vitrées délimitent la pièce. À travers, on aperçoit l’atelier textile et ses bobines de fils d’un côté, la salle de co-working et ses ordinateurs de l’autre. Un groupe de jeunes hommes discutent autour d’un schéma, assis dans des sofas. Bienvenue au TechShop de Lille !

Nicolas Kittel, jean et cheveux gris plaqués en arrière, présente avec bonhomie les lieux.  À 42 ans, il est responsable formation et éducation. « Vous êtes dans un atelier collaboratif de fabrication de 2 400 m2 qu’on appelle un makerspace, ou un fab lab XXL. Vous avez 120 à 150 machines qui vont vous servir à prototyper différents objets sur les thématiques du bois, du métal, de l’électronique, de l’impression 3D ou du textile. » Une machine de découpe de bois de plusieurs mètres de long, des imprimantes UV ou encore des fraiseuses numériques sont à disposition des quelque quatre cents abonnés.

Le royaume des start-up

« On vous forme, on vous accompagne, on vous aide et c’est vous qui allez faire. (…) C’est un lieu où l’on passe de l’idée à la matérialisation de son projet. » En partenariat avec l’Université catholique de Lille et EuraTechnologies, l’atelier revendique son appartenance au courant des « makers » et du « do it yourself ». L’esprit start-up de la Silicon Valley est assumé. Une fresque dessinée à la craie sur un mur noir retrace l’aventure TechShop à la façon d’une BD, depuis la création du concept aux États-Unis jusqu’à l’ouverture de l’atelier lillois. Les mots « success stories », « rêver » et « communauté » sont écrits en grand. Nicolas Kittel proclame en bon communiquant : « Ici, on est plus ingénieux qu’ingénieurs. » Pourtant, le TechShop n’a rien à voir avec le repair café de votre quartier. Les particuliers sont minoritaires et les abonnés sont surtout « des auto-entrepreneurs, des start-up, des étudiants et des artisans ».

Dix « dream consultants » sont présents tous les jours pour accompagner leurs projets. Diane Dekerle, 39 ans, cheveux courts et lunettes de protection à la main, est l’une des coachs de l’atelier bois. Entre deux gorgées de tisane, elle explique son métier. « Ça peut être sur une idée, accompagner sur les matériaux… En général on attend que les gens viennent nous chercher mais ça dépend du type de personne. » Spécialisée en menuiserie, elle peut tout aussi bien donner des conseils en textile. Nicolas Kittel le rappelle, les dream consultants doivent être polyvalents. Sur une petite table en bois installée à l’accueil – et probablement fabriquée localement, les vignettes des coachs sont relevées pour indiquer aux membres leur présence dans l’atelier.

Une filiale de Leroy Merlin

Au milieu des machines, les dream consultants sont reconnaissables par le logo bleu et rouge TechShop brodé sur leurs vestes noires. Juste sous ce logo se trouve aussi l’inscription « Ateliers Leroy Merlin ». « Effectivement, ce sont nos financeurs, admet Nicolas Kittel. Mais on est très loin des magasins Leroy Merlin. » Officiellement, TechShop est une filiale de l’entreprise de bricolage et semble alors bien loin de l’esprit originel de la culture makers, tournée vers l’open source et liée aux hackerspaces, des ateliers de fabrication pour hackeurs. TechShop ne porte d’ailleurs pas la mention officielle « fab lab » : pour cela il faut respecter la charte édictée par l’éminent MIT, à l’origine du concept. « La notion d’open source et de partage est quasiment obligatoire dans la charte. Ici, tu peux créer ton prototype de produit et garder ton idée pour toi si tu veux ensuite la breveter ou la commercialiser », défend Nicolas Kittel.

« Leroy Merlin a investi trois millions d’euros pour créer le TechShop de Lille (…) Mais le but ce n’est pas de gagner de l’argent, c’est d’essayer de ne pas en perdre », rassure Christophe Raillon. En jean et polaire Quechua, l’enthousiaste communicant a le discours bien léché des commerciaux en costume impeccable. Il admet que la marque bénéficie d’une bonne visibilité grâce à TechShop, tout comme Nicolas Kittel.  « C’est un projet d’innovation, de recherche et développement. (…) Ça intéresse Leroy Merlin de voir ce qu’il va ressortir de cet écosystème et ce qu’il va en ressortir, c’est le gros point d’interrogation. » Selon le discours officiel, l’atelier collaboratif vise à générer de l’activité et des créations plutôt qu’à faire des bénéfices.

Un incubateur de projets innovants

Repris plusieurs fois sur le montant des abonnements, Christophe Raillon explique qu’il est difficile de faire moins cher. Pour accéder aux machines en semaine de 9 à 16 heures, comptez tout de même 100 euros par mois. Une somme importante pour un particulier, mais qui convient tout à fait à Valentin Bernier, hipster de 27 ans à la longue barbe rousse. Il est l’un des deux fondateurs d’Artgile, une start-up lancée sur la plateforme de crowdfunding Kiss Kiss Bank Bank. Grâce aux imprimantes UV ou à sublimation de l’atelier, ils créent des prototypes pour de futures collections. Valentin court chercher quelques échantillons de son travail. Les créations d’artistes se retrouvent sur des vêtements, de la vaisselle ou même des briquets Zippo. « Ici on a toutes les machines à disposition. On peut contrôler la qualité, faire des tests sur différentes matières. (…) C’est intéressant sur le plan culturel et technique. » Pour accéder aux machines dont il a besoin, le jeune homme a suivi cinq formations de deux à quatre heures, facturées 24 euros de l’heure en plus de son abonnement.

TechShop permet à des projets très variés de voir le jour. Dans l’espace de co-working, Xavier Mélin est attablé à côté d’une jeune fille portant un étrange masque. Il travaille depuis cinq ans sur un projet de réalité virtuelle destiné aux maisons de retraites et aux hôpitaux : le projet Somnia, ou « rêve » en latin. « L’objectif c’est de complètement immerger le patient, qu’il sorte de l’hôpital. » Le discret quarantenaire veut créer une sorte d’ossature qui, en plus de l’aspect visuel, fasse ressentir au patient le vent, la chaleur et des odeurs. S’il a déjà réalisé un premier prototype fonctionnel, il s’agit maintenant d’en faire un second, plus esthétique. Un directeur d’Ehpad est déjà intéressé. Une future success story ?

Coline Buanic (@CBuanic)

La gratuité du don de sang à la française : un modèle à protéger

A chaque pénurie de produits sanguins, est remis en question le modèle français de gratuité du don de sang. Permettre aux points de collecte de rémunérer les donneurs serait-il nécessaire pour garder les stocks de sang à des niveaux convenables? Cette méthode a ses avantages mais aussi ses inconvénients.


Gratuit en France, le don du sang peut être rémunéré à une hauteur de 23€ en Allemage par exemple. Crédits : janeb13

En France, les dons du sang sont gratuits, anonymes, volontaires et ne permettent aucun profit (Loi Aujaleu 1952). Ce principe vise à exclure toute commercialisation du corps. Cependant, la gratuité du don est régulièrement remise en cause car les réserves de sang sont trop basses. L’établissement français du Sang travaille à flux tendu et ne parvient par à posséder une réserve 100 000 poches, nécessaire pour la prévention de pénurie (en juillet 2017, 80 000). Bien que le rapport Véran de 2013 confirme la volonté de rester fidèle au principe de gratuité, serait-il judicieux de changer ce système ?

Il est souvent souligné qu’en Allemagne, où les dons peuvent être rémunérés (jusqu’à une hauteur de 23€), un tiers des adultes donnent leur sang contre seulement 4% en France. En outre, la gratuité du don de sang coûte plus cher : une poche de plasma en France revient presque deux fois plus chère qu’en Allemagne. Les coupables de ces prix importants sont les coûteuses campagnes de sensibilisation et d’appel aux dons.

Une rémunération plus problématique qu’il n’y parait

Cependant, la rémunération pose des questions importantes. Tout d’abord, l’aspect sanitaire du don rémunéré. Si les dons étaient rémunérés, certains donneurs pourraient être tentés de mentir sur leurs antécédents médicaux, ce qui pourraient rendre leurs dons dangereux. Les personnes en état de dépendance aux drogues sont particulièrement fragiles à ce propos. En outre, les donneurs pourraient chercher à donner très régulièrement, au risque de mettre en danger leur santé et leur capital veineux. En outre, la rémunération peut sembler être une exploitation un peu honteuse des individus les plus fragiles. Une société presque dystopique où les plus pauvres servent de machines à sang pose de sérieux problèmes éthiques.

L’Organisation Mondiale de la Santé, notamment par le truchement de sa directrice jusqu’en 2017, Dr Margareth Chan, s’est prononcé en faveur de la gratuité du don, une manière d’approvisionner de manière sûre et éthique les hôpitaux. Il faudrait peut-être alors se tourner vers d’autres méthodes pour renflouer les banques de sang. Le maintien de grandes campagnes publicitaires, la possibilité des collectes mobiles en entreprises et l’ouverture du don aux mineurs de plus de 16 ans font partie des mesures envisagées. Le modèle français du don gratuit n’est peut-être pas en si mauvaise posture qu’il n’y paraît.

Nicolas Butor (@ButorNicolas), Robin Lemoine (@RobinLemoine) et Edoxie Allier (@AllierEdoxie)

Vers une égalité face au don du sang ?

Important pour une partie de la communauté LGBTQ+, le droit à donner son sang quelque soit son orientation sexuelle fait encore débat. 

Selon une étude PREVAGAY, en 2015 14,3% des 2646 hommes interrogés ayant eu des relations sexuelles avec des hommes  étaient atteints du VIH. (Crédits: geralt)

Le 11 octobre 2018, l’Assemblée nationale rejette le projet de loi socialiste qui prévoyait d’aligner les durées de contre-indications au don du sang des hétérosexuels et des hommes ayant eu un rapport avec un autre homme (HSH).

En principe, si une personne hétérosexuelle a des rapports sexuels avec plus de un partenaire, elle ne peut donner son sang avant 4 mois. Si un homme a eu un rapport sexuel avec un autre homme, cette période de contre-indications s’étend sur 12 mois. Les HSH ont été exclus de manière définitive du don de sang en 1983 et ne recouvreront ce droit qu’à partir de 2016, à condition qu’ils soient abstinents pendant 12 mois.

En juin 2018, une procédure est engagée devant la Cour européenne des droits de l’homme pour discrimination. Cette procédure fait suite à deux procédures lancées par Laurent Drelon. Cet homme s’est vu refusé à deux reprises l’accès au don du sang. Il s’estime discriminé eu égard aux conditions d’accès au don du sang des personnes hétérosexuelles.

La ministre de la Santé et des Solidarités, Agnès Buzyn, s’est néanmoins prononcée sur Twitter en faveur du retrait du critère des 12 mois pour les dons de sang des HSH en octobre 2018.

La ministre de la Santé et des Solidarités, Agnès Buzyn, tweet le 11 octobre en faveur du droit à donner son sang des HSH.

L’accès des HSH au don de sang est peut-être toujours problématique mais il est tout à fait envisageable de voir cet état de fait évoluer sur les prochaines années. Après tout, ils ne peuvent être donneurs que depuis 2016…  

Alice Vitard (@vitardalice), Edoxie Allier (@AllierEdoxie) et Julie Vénier (@VenierJulie)

Sang contaminé : les dessous d’un scandale sanitaire fondateur

Plus de 2 000 personnes devenues séropositives dont près de 300 contaminations évitables. L’affaire du sang contaminé a bouleversé
à la fois le journalisme scientifique et le rapport de la société à la santé publique. Petit retour sur ce grand scandale des années 80-90.

Le 25 avril 1991 éclate le scandale du sang contaminé. Sous la plume de Anne-Marie Casteret s’esquisse la culpabilité du Centre national de transfusion sanguine (CNTS).

Jusqu’au début des années 80, le journalisme médical est peu présent. Il s’agit surtout de relayer les grands progrès de la médecine et de la technologie. La première moitié du XXe siècle s’y prête bien : découverte de la pénicilline, premières transplantations cardiaques… Les transfusions sanguines sont aussi devenues moins risquées et très courantes.

À l’époque, le domaine de la transfusion sanguine est encore morcelé entre des dizaines de collecteurs. Un acteur principal se dégage : le Centre national de transfusion sanguine (CNTS), ancêtre de l’EFS. Dans le début des années 80, alors qu’on découvre le VIH et que le sida fait rage, la France n’applique pas encore les procédures essentielles à la sécurité transfusionnelle. Étaient problématiques en tout premier lieu les concentrés coagulants de plasma à destination des personnes hémophiles. Ces dérivés du plasma pouvaient provenir de la concentration de 1 000 à 5 000 dons différents, multipliant par autant le risque de transmission du virus. Un traitement chauffant existe déjà pour inactiver le VIH, mais la France tarde à l’imposer.

Des contaminations évitables

Pourquoi ce retard ? Les autorités de santé invoquent un manque de consensus scientifique sur la méthode. On sait surtout aujourd’hui que
les lots de concentrés non chauffés constituaient un stock d’une valeur de
5 millions d’euros. Ils seront entièrement écoulés… malgré la pleine connaissance de leur dangerosité. Le CNTS estime dans un rapport confidentiel daté du 29 mai 1985 que 100 % de ces lots étaient probablement contaminés.

Autre affaire dans l’affaire : les autorités de santé publique retardent sciemment la mise en place du dépistage du VIH pour favoriser un test français face à la concurrence américaine. Les pratiques de transfusion sanguine évoluent rapidement à partir d’août 1985. Le dépistage devient systématique et les concentrés coagulants non chauffés sont déremboursés à partir d’octobre 1985, mettant fin de facto à leur utilisation. On estime que 297 contaminations sont imputables aux mises en places tardives du dépistage et du chauffage, 297 contaminations évitables.

Du scandale sanitaire au scandale politique

Le scandale éclate seulement six ans plus tard, le 25 avril 1991, grâce à la journaliste Anne-Marie Casteret. Dans l’Évènement du Jeudi, elle révèle l’existence du rapport sur les lots non chauffés et incrimine le CNTS. De hauts responsables de santé publique sont alors condamnés en 1993 pour tromperie et non-assistance à personne en danger. Michel Garreta, directeur du CNTS à l’époque, écope de la plus lourde peine : quatre ans de prison. En 1999, c’est au tour des responsables politiques d’être jugés, dont l’ex-premier ministre Laurent Fabius. Aucun ne subira de peine.

La révélation du scandale a permis avant tout une réforme du système de santé, par la création de nombreux organismes nationaux de contrôle. L’Agence française du sang a par exemple été créée en 1993, devenue par la suite l’EFS. L’affaire marque aussi une rupture, celle de la confiance absolue des citoyens envers les autorités de santé publique. Depuis, des scandales sanitaires font régulièrement l’actualité, parfois même à la une, comme le prouve récemment les Implants files. Le journalisme scientifique ne se contente plus d’être le relai des avancées médicales, c’est aujourd’hui un véritable acteur de la santé publique.

Pour aller plus loin : « L’affaire du Sang contaminé : un crime de sang » sur France Inter.

Coline Buanic (@CBuanic), Pierre Berteloot (@BertelootPierre) et Edoxie Allier (@AllierEdoxie)