Sang contaminé : les dessous d’un scandale sanitaire fondateur

Plus de 2 000 personnes devenues séropositives dont près de 300 contaminations évitables. L’affaire du sang contaminé a bouleversé
à la fois le journalisme scientifique et le rapport de la société à la santé publique. Petit retour sur ce grand scandale des années 80-90.

Le 25 avril 1991 éclate le scandale du sang contaminé. Sous la plume de Anne-Marie Casteret s’esquisse la culpabilité du Centre national de transfusion sanguine (CNTS).

Jusqu’au début des années 80, le journalisme médical est peu présent. Il s’agit surtout de relayer les grands progrès de la médecine et de la technologie. La première moitié du XXe siècle s’y prête bien : découverte de la pénicilline, premières transplantations cardiaques… Les transfusions sanguines sont aussi devenues moins risquées et très courantes.

À l’époque, le domaine de la transfusion sanguine est encore morcelé entre des dizaines de collecteurs. Un acteur principal se dégage : le Centre national de transfusion sanguine (CNTS), ancêtre de l’EFS. Dans le début des années 80, alors qu’on découvre le VIH et que le sida fait rage, la France n’applique pas encore les procédures essentielles à la sécurité transfusionnelle. Étaient problématiques en tout premier lieu les concentrés coagulants de plasma à destination des personnes hémophiles. Ces dérivés du plasma pouvaient provenir de la concentration de 1 000 à 5 000 dons différents, multipliant par autant le risque de transmission du virus. Un traitement chauffant existe déjà pour inactiver le VIH, mais la France tarde à l’imposer.

Des contaminations évitables

Pourquoi ce retard ? Les autorités de santé invoquent un manque de consensus scientifique sur la méthode. On sait surtout aujourd’hui que
les lots de concentrés non chauffés constituaient un stock d’une valeur de
5 millions d’euros. Ils seront entièrement écoulés… malgré la pleine connaissance de leur dangerosité. Le CNTS estime dans un rapport confidentiel daté du 29 mai 1985 que 100 % de ces lots étaient probablement contaminés.

Autre affaire dans l’affaire : les autorités de santé publique retardent sciemment la mise en place du dépistage du VIH pour favoriser un test français face à la concurrence américaine. Les pratiques de transfusion sanguine évoluent rapidement à partir d’août 1985. Le dépistage devient systématique et les concentrés coagulants non chauffés sont déremboursés à partir d’octobre 1985, mettant fin de facto à leur utilisation. On estime que 297 contaminations sont imputables aux mises en places tardives du dépistage et du chauffage, 297 contaminations évitables.

Du scandale sanitaire au scandale politique

Le scandale éclate seulement six ans plus tard, le 25 avril 1991, grâce à la journaliste Anne-Marie Casteret. Dans l’Évènement du Jeudi, elle révèle l’existence du rapport sur les lots non chauffés et incrimine le CNTS. De hauts responsables de santé publique sont alors condamnés en 1993 pour tromperie et non-assistance à personne en danger. Michel Garreta, directeur du CNTS à l’époque, écope de la plus lourde peine : quatre ans de prison. En 1999, c’est au tour des responsables politiques d’être jugés, dont l’ex-premier ministre Laurent Fabius. Aucun ne subira de peine.

La révélation du scandale a permis avant tout une réforme du système de santé, par la création de nombreux organismes nationaux de contrôle. L’Agence française du sang a par exemple été créée en 1993, devenue par la suite l’EFS. L’affaire marque aussi une rupture, celle de la confiance absolue des citoyens envers les autorités de santé publique. Depuis, des scandales sanitaires font régulièrement l’actualité, parfois même à la une, comme le prouve récemment les Implants files. Le journalisme scientifique ne se contente plus d’être le relai des avancées médicales, c’est aujourd’hui un véritable acteur de la santé publique.

Pour aller plus loin : « L’affaire du Sang contaminé : un crime de sang » sur France Inter.

Coline Buanic (@CBuanic), Pierre Berteloot (@BertelootPierre) et Edoxie Allier (@AllierEdoxie)

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